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"Autoportrait universel."


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Peu importe le sujet, le medium, le lieu ou l'époque, une création n'a jamais pour autre sujet que son auteur et s'il existe un genre qui aborde ce sujet de la manière la plus "frontale" qui soit, c'est l'autoportrait.

En prépa beaux-arts à Tarbes, en 1991, la professeure de graphisme nous donne toutes les semaines un travail à réaliser à la maison. Le mercredi matin, les élèves apportent cette production à l'école, et elle y est soumise à une notation collégiale. 

Le thème de cette semaine est l'autoportrait. 

Le début des années 1990 est pour moi une période troublée. Ce sujet ne peut plus mal tomber : à l'époque je survis en pleine lutte existentielle, principalement contre moi-même. L'année scolaire 91-92 commencera et finira par deux grands épisodes dépressifs, les pires que j'aie dû endurer à ce jour. Bref, ce n'est pas le bon moment.

La veille de la deadline de mon devoir, donc le mardi soir, je suis seul dans ma chambre. Je tourne en rond, non pas parce que je n'ai pas d'idée, mais parce que j'en ai à foison. Mais elles sont toutes morbides, inutilement provocantes et d'une certaine façon trop impudiques. Je tourne en rond, encore et encore, la soirée passe : impasse.

Le sommeil se faisant pressant, je me résous à sortir une feuille de papier, format raisin, et je la pose sur le lino du sol de ma chambre. Pour ne pas arriver bredouille et ne pas être noté d'un zéro, il faut que je produise, absolument, peu importe quoi, mais je ne peux pas arriver les mains vides.  

À ce stade, il est utile de préciser que la dizaine d'autres étudiants de ma section se sont donné à fond sur ce sujet. Les ordinateurs ne font pas encore partie du paysage graphique donc tout a été fait avec les moyens de l'époque : peinture, dessin, tirage photographique, certains y ont ostensiblement passé toutes leurs soirées depuis mercredi dernier.

Mercredi matin, début du cours de graphisme. Chacun s'installe autour de la longue table rectangulaire au centre de la pièce, sort son œuvre de son carton a dessin et la pose devant lui. J'en fais de même. Froncements de sourcils, rire étouffé, chuchotements. La professeure est un peu plus loin avec un autre étudiant qui a fait un grand dessin très coloré et très complexe, elle se retourne et vient constater la source de cet émoi;

Sur une grand feuille de papier blanc, j'ai tracé, au pinceau, à l'encre de chine, un grand cercle noir, d'un seul geste. C'est tout.

J'ai préparé -à l'arrache- un laïus mélangeant bouddhisme Zen et minimalisme, je réponds à toutes les questions que la classe et la professeure me posent, certains étant outrés du peu de travail qu'a nécessité mon dessin (problématique que l'on croise souvent en art), d'autres m'accusant à demi-mot de bluffer. Une question de la professeure met un terme au débat : "Alors, on lui met combien, à Steve : vingt ou zéro ?

Ce jour là mon audace a payé. Il va sans dire que j'ai été plus laborieux sur les sujets suivants, ce miracle ne pouvant se produire une deuxième fois.

L'"autoportrait universel" est une autre forme de pied de nez. Le crâne humain est l'un de mes sujets fétiches, il fait partie de ma production depuis mon entrée aux beaux-arts et les premiers cours de croquis. Quand on me reproche le côté morbide de ce motif, je réponds souvent que nous avons tous un exemplaire de cet objet en nous, bien vivants, et qu'il n'y a rien de morbide à cela.

Le principe de la vanité : se souvenir que c'est peut-être la seule chose qui subsistera de nous est, je le pense, une bonne leçon d'humilité..

Mais ce n'est qu'un dessin...

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